Réflexions et recommandations sur l'engagement de la relation soignant/soigné

Fixons l'objectif…

Face à la personne âgée en situation de grande vulnérabilité, il est nécessaire d'apaiser le stress des soignants, de redonner du sens aux pratiques, et de fédérer les équipes autour du "prendre soin personnalisé".

Les soignants sont des humains comme les autres, mis à part qu’ils soignent les autres humains.

Chaque jour et chaque fois qu’ils se rendent au travail, ils sont face à la grande vulnérabilité de l’être, à sa grande fragilité, et à son insondable finitude. Les questions qu’ils affrontent sont des questions existentielles et philosophiques qui bouleverseraient la plupart du commun des mortels.

Personne d’autre que les soignants ne touche d’aussi près la part de mystère que représente la vie suspendue à la douleur, la souffrance morale, et la déficience ; Tout soignant essaie d’établir la distance qui protège et qui "met des gants" pour aller toucher l’être et la vie qui "prend aux tripes".

Le soignant

Que trouve-t-il derrière chaque porte à laquelle il frappe avant de s’y engouffrer si rapidement ? Si ce n’est une humanité commune ?

C’est cette humanité là qui est en question aujourd’hui car elle se situe au croisement des problématiques que soulève la grande dépendance, manifestement révélée par les troubles de la très grande vieillesse, associés une situation "polypathologique" ; notamment celles appelées "neuro dégénératives" (De type Alzheimer, syndromes démentiels, maladie de Parkinson etc…).

Les troubles démentiels entraînent une altération des fonctions cognitives. Ce qui entre autres provoque des troubles de la communication. Les personnes atteintes sont comme "ailleurs" ou "dans un autre monde" "dans leur monde". Or nous sommes des êtres de langage et de communication. Les pertes cognitives des personnes qui souffrent de tels troubles provoquent "des troubles qui nous troublent "(Jérôme Pellissier, 2010 inter alia).

Aujourd’hui, dans les services dédiés aux personnes âgées en grande vulnérabilité (les services spécialisés "débordent" et nous retrouverons nombre de ces personnes dans les services "classiques" où les personnels n’ont pas tous reçus de formation spécifiques) nous constatons que violences et souffrances sont réciproques, elles se retrouvent du côté des soignés comme du côté des soignés.

Qu’y a-t-il derrière cette porte ?

Si ce n’est le déploiement de cette humanité blessée et qui réclame son dé et sa place ; L’humanité est cette "capacité d’être" dont nous sommes tous porteurs. Nous n’avons pas besoin de fabriquer de l’humanité, elle existe déjà en nous, elle a besoin d’être assumée, pour retrouver ses racines au coeur de nos pratiques soignantes, au delà de la question d’application de processus, et de la mécanisation de nos gestes, elle se traduit par une "posture", par une qualité de présence.

Derrière la porte, il y a une "personne" avant d’y avoir "un soin à faire" ou "une toilette". Il existe une expression qui est digne d’être relevée parce qu’elle est couramment utilisée dans les lieux de soins, dans les services hospitaliers comme dans les EHPAD. Cette expression est devenue tellement banale qu’elle en passe inaperçue aux oreilles de ceux qui y travaillent. C’est celle ci :

"T’as fait Mme X ? t’as fait Monsieur Y ?... et madame D., elle est faite ?..."

Ces quelques mots inspirent une sorte "d’usinage" communément admis de manière inconsciente et sans discernement de la part de ceux et celles qui les prononcent. Il suffit de souligner de manière appropriée cette façon si "normale" de dire les choses pour ouvrir les oreilles de ceux et celles qui veulent entendre, mesurer la force des mots, changer le "dire" pour changer le "faire" : "le soin de Mme X est-il fait ?" ou "Monsieur Y. a-t-il eu son soin ?"
(Comme il serait juste de dire : "cette dame a 90 ans, elle est "faite" depuis longtemps !....")

Premier exercice de "présence" : Derrière cette porte, il y a une "rencontre"

Tout soin commence par une rencontre. Une rencontre crée des liens entre 2 personnes. Au coeur de ces liens se déploie le rapprochement de 2 humanités ; La relation entre deux personnes : c’est le JE/TU que décrit Bubber.

Dans son ouvrage le plus célèbre, Je et Tu (1935), Martin Buber souligne l'attitude duelle à l'égard du monde: la relation Je-Tu et la relation Je-cela. Le Je/cela pouvant être identifié pour la relation soignante au piège de la réification ("objétisation" : la personne soignée devient un "objet de soin").

La "rencontre" ne va pas de soi, elle n’est pas de tout repos ! 1° - L’ Accueil.

Apprendre à accueillir : recevoir l’autre pour ce qu’il est, et non pas pour ce qu’on projette de "faire sur lui", voire un idéal de soin, un objet de soin, une "toilette", un "ulcère" … Comment se mettre en disponibilité pour établir ce lien unique et prendre conscience que le soin n’est pas un "emprisonnement" statique, un lien à sens unique, une situation de "dépendance chronique" du soigné envers le soignant.

A cet endroit se trouve la clé du "prendre soin personnalisé", porteur du sens de nos actions auprès des plus vulnérables.

Comment RE- TROUVER dans nos pratiques quotidiennes le sens de nos actes ?

A savoir : le mot "sens" dans le soin prend toutes ses significations :

  • la direction vers laquelle nous allons (le projet de soin, le prendre soin personnalisé),
  • la finalité qui guide nos actions (pratiquer l’éthique, pratiques et bientraitance),
  • les 5 sens dont nous disposons pour percevoir le monde (observer, comprendre les dysfonctionnements liés aux pathologies, accueillir les troubles plutôt que les subir).

Le corps : Comment utiliser nos sens pour donner du sens ?

Au niveau du "sensible" : l’harmonie des nos 5 sens ouvre sur le monde. Travailler la relation d’aide, c’est rendre nos corps "sentant", c’est retrouver une "anthropologie du corps" car tout ce que nous sommes passe par notre corps.

Le regard qui favorise la confiance :

Voir et regarder différemment apparaît difficile dans notre société où tout nous invite à voir ce qui fait "flash" ; Le regard porte l’intentionnalité, c’est une façon d’investir la relation, une façon de se rendre présent pour l’autre.

Pour que l’autre se laisse regarder, il y a une façon de poser les yeux sur lui.

Se Former au regard, à l’écoute, au toucher est de l’ordre d’un apprentissage. Se former va beaucoup plus loin. Se former c’est se trans-former. Apprendre à "regarder avec les yeux" transforme en même temps le regard intérieur (le regard du coeur), apprendre à "changer de regard" aide à "changer de point de vue" sur l’autre, sur la grande vieillesse. Changer de regard sur la personne âgée qui déambule toute la journée, sur la personne qui crie, ou une autre qui mord et insulte l’aide soignante venue faire sa toilette, changer de regard sur la personne grabataire qui ne communique plus, en position foetale depuis des mois, et qui est nourrie que par une sonde…

Autant de situations difficiles à vivre pour la personne, difficile à recevoir pour celui qui les accompagne chaque jour (les soignants ont un coeur et des émotions) et qui conduisent tout soignant à se dire un jour ou l’autre

"A quoi bon continuer de vivre dans cet état…"

En accompagnant une telle personne, le soignant grandit lui même dans ses propres capacités humaines ; Il devient auteur et acteur de ce qu’il est capable de faire "au service de l’autre" même si ce dernier n’est plus en capacités de l’en remercier avec des mots…. (voir langage du corps et toucher).

Comment regarder l’autre avec respect ??

Préalable : comment apaiser "notre regard intérieur" ?

Qu’est ce que "le respect" ? sinon la confiance dans la façon d’être en face de l’autre ? Le soignant prépare "le terrain" dans cette relation de confiance apaisée, de respect.

Qu’y a t il derrière ce "respect"?

Il y a là une prise de conscience : le sens de la vie de celui que nous soignons ne nous appartient pas . En d’autres termes, nous ne pouvons pas imposer à l’autre ce que nous voulons pour lui, et encore moins ce que nous ne voudrions pas que l’on nous impose. Le malade porte en lui la réponse à la question du sens, sens de sa guérison comme de sa fin de vie, de sa volonté de guérir, de ses désirs, de son consentement à vivre.

Pratiquer et l’éthique : Comment rendre "possible" la mise en oeuvre de ce "prendre soin" ?

Notons que l’éthique est un enjeu incontournable dans l’évolution des soins pour les institutions médico sociales.

L’éthique se trouve dans l’acte. "Pratiquer l’éthique" c’est donner du sens à nos actes, ce qui permet de nous positionner, de choisir des orientations.

Le préalable est celui de prendre le partie d’une évolution constante, où rien n’est figé, rien n’est de l’ordre du "systématique", ou de "l’ordre établi" de façon pyramidale. Sans cesse nous avons à nous interroger, à faire des liens entre pratiques et éthiques, vérifier que nous sommes toujours en accord avec les grandes lignes de notre projet de soins personnalisé.

Pour Paul Ricoeur "l’expérience éthique" est "une liberté en première personne" :

"Je crois que je peux faire autre chose que subir les déterminismes sociaux…"

Comment mobiliser les ressources pour fédérer une équipe pluridisciplinaire vers un

"ce que nous pouvons faire ensemble"

(c'est-à-dire, un modèle pédagogique de coopération : Isabelle Peloux, pédagogue enseignante, expérience éducative du Colibri, Drôme) pour améliorer les conditions de vie des vieilles personnes dont nous nous occupons chaque jour, pour améliorer les relations inter équipes, au travail, pour mettre en pratique notre "intelligence collective" pour développer et adapter nos pratiques, etc…

Une posture préalable : Laisser tomber loin derrière nous le

"c’est comme ça!"

résigné et si rassurant au fond, mais ô combien dévoreur d’énergie, de bonnes volontés, de temps, d’espérances…

(A suivre)

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